Aux frontières du réel

Les littératures de jeunesse s’inscrivent, par leurs mots et leurs images, dans un grand mouvement qui se saisit des réalités et s’en fait l’écho. Elles jouent avec le réel, le capturent, le détournent, le déforment pour entraîner, avec distance, enfants et jeunes dans leur appréhension du monde et d’eux-mêmes. Les littératures de jeunesse habitent les frontières du réel et de la fiction. Réalités transformées, travaillées, mises à mal — quels mécanismes se mettent à l’œuvre, dans une multiplicité de formes et de voix ?
Par quelles dynamiques, la fiction rend-elle réels les récits, les incarne et leur donne corps ? Comment les cartes se rebattent-elles, aujourd’hui, pour souligner la complexité, parfois l’étrangeté du réel à l’heure de l’omniprésence des fake news, des stories toujours plus élaborées et de l’intelligence artificielle ?
Au moment où il devient impossible de démêler le vrai du faux, comment la fiction peut-elle agir et déconstruire les contre-récits ?
Correspondances, résonances, dissonances : par quels biais la fiction dessine-telle, oriente-elle, percute-t-elle le réel ? Comment le questionner à l’aune de la fiction qui le met en mouvement ? Fictions, réalités, dans quels interstices se glisser pour se raconter, dire un monde bouillonnant, tissé de complexités ?
Autant de questionnements qui placent la création au cœur, dans un élan qui pousse à ouvrir les imaginaires, les possibles désirables, à conforter, à avancer, pour que chacun·e reprenne le pouvoir !
Grands entretiens
Aux frontières du réel, ce qu’en pensent Bérengère Cournut, autrice, et François Place, auteur-illustrateur.
Bérengère Cournut

On sait que la fiction se nourrit souvent du réel, mais je crois sincèrement que le réel – ou disons la représentation du réel – se nourrit tout autant de la fiction. Depuis des temps très anciens, les humains se sont dotés de récits puissants (les mythes, les contes) pour dire, expliquer la réalité autour d’eux. Pas nécessairement une réalité matérielle ou technique, mais la réalité de leur rapport au monde. Ils ont ainsi exprimé leurs peurs (des éléments, bien souvent : tonnerre, feu, inondations, déluges, tremblements de terre…), mais aussi leurs espoirs, leurs rêves (la foi en des mondes inférieurs ou supérieurs, lieux de résidence d’êtres d’une autre nature, comme les défunts, les divinités, les esprits…). On trouvait aussi dans ces récits le lien qu’ils entretenaient aux êtres dont ils dépendaient : les animaux qu’ils chassaient et observaient, les plantes qu’ils cueillaient, mangeaient et tissaient, les matériaux qu’ils collectaient pour se vêtir et se protéger. Ainsi sont nés les esprits animaux, ceux de la forêt et des eaux, ainsi que des divinités puissantes, qui régissaient leur vie, leur temps, leurs cérémonies. Et cela, du moindre village des cinq continents aux plus grands empires.
Puis l’époque moderne, contemporaine, a balayé tout ça d’un revers de main en disant : « Folklore ! archaïsme ! » Mais la réalité est que ces récits établissaient des frontières entre l’espace réservé aux humains et les autres. Qu’il s’agisse du ciel où brûle le soleil, du fond des océans qui renfermaient de terribles créatures marines ou des montagnes peuplées d’êtres célestes et le plus souvent irascibles, les humains savaient qu’il y avait des frontières à ne pas franchir. Ces récits se transmettaient de génération en génération, et pouvaient tout à fait cohabiter avec des migrations, une évolution des connaissances et même certaines évolutions techniques. Ils appartenaient à la sagesse populaire et/ou poétique des peuples. La tradition orale aidait, car elles ne fixaient pas ces récits et autorisait chacun à se les approprier, à les adapter aux temps, aux mœurs, aux situations. Le surgissement de l’écrit a sans doute modifié les choses. Des individus se sont retrouvés à devoir assumer seuls les récits qu’ils proposaient et le monde, ou du moins notre représentation du monde, s’est peut-être ainsi morcelé.
Pourtant, l’expérience de l’écriture, en ce qu’elle passe nécessairement par le langage que nous partageons, nous relie peut-être encore à une réalité qui nous dépasse individuellement. Personnellement, une de mes premières expériences d’écriture, au sortir de l’enfance, a été d’écrire un nom, singulier, puis de construire l’histoire singulière qui allait être à la hauteur de ce nom. Pure exploration du langage. Il n’y a rien de réel là-dedans. Mais je me suis ainsi dotée, je crois, d’un outil extraordinaire : me laisser guider par autre chose que moi, ma seule histoire, ma seule perception. Cela explique aussi sans doute la composante onirique de mon travail : pas un de mes textes, je crois, est exempt de cette façon de percevoir le monde, de l’agencer surtout, à la façon dont le font les rêves. Du coup, je suis très peu poreuse aux discours. Dans mon travail, il n’y a quasiment pas de place pour eux.
En revanche, depuis que j’ai commencé à écrire sur les peuples autochtones, par respect pour eux, je me suis nourrie d’une quantité importante de travaux scientifiques : ethnologie, mais pas seulement. La géographie, la géologie, l’histoire bien entendu (mais pas en premier recours), la linguistique (ça oui : j’en reviens à l’expérience première du langage : on en apprend beaucoup sur un peuple en décortiquant sa langue), toutes ces disciplines m’ont aidée à nourrir mes récits, tout en « dépassant » la réalité d’une seule d’entre elles. En m’en libérant, disons plutôt. La littérature m’autorise en effet à m’affranchir de certaines contraintes et rigueurs scientifiques, pour élaborer des récits qui font des liens entre ce que je crois être l’universalité de notre condition (naître, mourir, vivre avec les autres, ressentir des émotions, surmonter des difficultés…) et des cultures, des paysages, des conditions de survie radicalement différentes des nôtres.
C’est le cas dans Née contente à Oraibi, De pierre et d’os, Eskera au bord du monde, où des personnages d’enfants et de jeunes femmes expérimentent des environnements qu’il est facile de qualifier d’hostiles, mais avec des outils techniques, spirituels et symboliques qui sont ceux des cultures auxquelles elles appartiennent et qui leur permettent de faire face. Et ces outils ne sont pas ceux d’un héroïsme individuel, ce sont plutôt ceux d’un groupe humain (animal donc) adapté à son environnement. Et l’outil littéraire dont je me sers, pour parvenir à ce résultat, c’est le conte. Des récits plus ou moins hors temps (ou alors explosant littéralement celui-ci, Eskera voyageant par exemple sur douze mille ans).
Et cet outil du conte – que je n’invente donc pas, que je réemploie simplement, après m’être nourrie des traditions anciennes – est si fort qu’il contamine, façonne aussi les récits que je fais de choses plus « réelles », comme la disparition d’une mère au sein d’une famille qui pourrait vivre à peu près n’importe où en France (Zizi Cabane : la maison est strictement celle de mon enfant, dans les Yvelines) ou bien l’histoire d’une fratrie élevée à la campagne, comme dans Élise sur les chemins, récit inspiré de la vie familiale du géographe anarchiste Élisée Reclus ayant vécu au xixe siècle. Dans ce cas précis, ma position est la suivante : qu’est-ce qui est le plus important ? Donner le nombre exact de frères et sœurs d’Élisée et le nom du village où ils ont grandi ? Ou bien le surgissement de la Vouivre dans les paysages du Jura où ils n’ont pas particulièrement séjourné, mais où moi j’ai expérimenté la joie des chemins et de l’eau, ainsi que Reclus nous la communique dans Histoire d’un ruisseau ? Au moment où j’écrivais, c’est le conte, la tradition populaire qui s’est emparée de mon récit, plus que le souci de l’exactitude biographique. Et cela me paraissait infiniment plus juste, plus fidèle à l’esprit enjoué du formidable penseur humaniste qu’était Élisée Reclus.
Enfin, dans un album comme Jeanne et Nicodème, écrit à l’invitation de Jérémie Moreau, pour la collection « Ronces », l’idée était bien également de me laisser conduire à la fois par une tendance sociétale (l’école dans la nature) et le sentiment intime de chaque enfant qu’il est particulier, et qu’il y a des moments où il faut pourtant s’adapter. Certaines traditions disent que, par notre tempérament, on est relié à un élément plutôt qu’à un autre. C’est le cas de Jeanne et Nicodème. L’une pourrait aisément être qualifiée d’hyperactive ou TDAH, l’autre d’enfant évoluant dans le spectre de l’autisme. Moi, je dis simplement : Jeanne est le feu, Nicodème est l’eau. Et grâce à eux, le monde va comme il va.
François Place

Comment envisagez-vous dans votre œuvre les relations parfois tenues entre fiction et réel ?
J’ai souvent inventé des voyages pour le plaisir d’imaginer des aventures se déroulant dans d’autres temps et d’autres lieux que ceux de mon quotidien. Mais je prépare ces voyages comme de vrais voyages, en allant me documenter sur les pays, les endroits, les époques que je souhaite arpenter, car je n’ai pas envie de les créer de toutes pièces. Je veux qu’ils comportent une part de vraisemblable et de plausible. Cela demande un travail de documentation. J’aime me plonger dans les textes et les images, avec une curiosité vagabonde. Ce que j’aime, dans les récits de voyages anciens, ce sont des brèches qui s’ouvrent tout d’un coup au milieu d’une description, et qui font basculer dans l’imaginaire parce que le réel y est présenté au travers d’une croyance étonnante ou bizarre. Et c’est ce que je cherche à créer ou provoquer : raconter un monde plausible mais avec un point de vue qui n’est pas complètement rationaliste ou raisonnable.
En lien avec les mondes de l’enfance, comment cette thématique, Aux frontières du réel, résonne-t-elle aujourd’hui chez vous ?
Je crois que la petite enfance baigne dans une forme de pensée magique : le monde se présente comme une vaste énigme, un brouillard de sensations, d’émotions, de perceptions, de peurs et d’enthousiasmes qui s’éclaircissent progressivement grâce à l’apprentissage du langage. Quand on peut observer, désigner, retenir et comparer, le réel prend petit à petit une forme plus rationnelle et plus apprivoisable, même s’il ne perd jamais son déploiement mystérieux.
C’est pour ça que les enfants posent sans cesse des « pourquoi », ils ont besoin de satisfaire ce besoin de logique et de rationalité qui les aide à s’orienter, dans le monde physique autant que dans le monde symbolique. Ils ont besoin, entre autres exemples, de définir la frontière invisible qui se glisse entre le juste et l’injuste, et qui est une des clés pour affronter le réel. Or la fiction, telle qu’on la trouve dans les contes, est sans doute le moyen le plus précieux pour aborder ce genre de question, justement parce que les contes ne se soucient pas d’en donner une définition réaliste ou exacte, mais permettent de ressentir de façon poétique le trouble et la colère qu’on éprouve devant l’injuste.
Alors je crois qu’une bonne histoire doit son assise et sa solidité aux repères que donnent certains éléments du réels, mais qu’elle doit son ensorcellement aux puissances de l’imaginaire que met en œuvre la fiction.
Quelle pertinence nouvelle revêt cette question des frontières du réel (et de la fiction) dans le moment qui est le nôtre aujourd’hui ?
Si tant est que ces frontières aient un jour existé (car comment aborder le réel autrement qu’à travers l’imaginaire dont on est nourri), elles ont complètement explosé avec les technologies du virtuel, qui fabriquent des réalités non pas imaginaires, mais si vraisemblables qu’on finit par les prendre pour le réel lui-même. Le va-et-vient si fertile entre l’imaginaire et le réel est aboli par une sorte de réalité hypnotique dont on peine à s’extraire, et qui rend possible toutes les manipulations.
Je ne sais pas comment les enfants d’aujourd’hui perçoivent toutes ces nuances. Parfois, je me demande s’il ne faut pas que j’indique un petit avant-propos à certains de mes livres pour dire : attention, c’est de la fiction.
Quels échos voyez-vous entre la liberté (ou le pouvoir) de la fiction et le réel ?
Le réel est l’espace du donné, mais la fiction, qui est l’espace de la liberté, a le pouvoir de donner une forme à la perception qu’on a de ce réel. Les utopies et les dystopies, qui sont certes des fictions, prolongent les données du réel en le rendant plus lisible, plus effrayant ou plus désirable. Or, nombre d’entre elles, invraisemblables au moment de leur formulation, finissent par advenir des années plus tard. Beaucoup d’utopies de mon enfance se sont réalisées, les prévisions sur l’an 2000 me semblaient merveilleuses, quand je voyais sur des images tous ces robots glissant dans des villes de verre et d’acier, sous un ciel sillonné d’extraordinaires machines volantes. Une utopie qui me semble aujourd’hui plutôt cauchemardesque. Je crois qu’on a le devoir d’observer le monde tel qu’il est, ce qui n’est pas toujours très rassurant, mais aussi de le ré-enchanter constamment pour essayer de le rendre plus vivable et de le transformer.
Mondes réels, mondes imaginaires : quelles frontières dessinez-vous ?
Sur les cartes, la frontière est une convention abstraite déterminée par la politique et l’histoire qui modifie le réel une fois qu’elle s’est matérialisée. Je pense, par exemple, au mur de Berlin. Un tracé sur un plan de ville, concrétisé par un mur de béton séparant deux imaginaires, où se fabriquent deux façons différentes de vivre le réel.
Or, même les frontières les plus étanches ont une porte permettant de passer d’un monde à l’autre.
En littérature de fiction, la meilleure définition de cette porte est donnée par Lewis Caroll avec l’histoire d’ « Alice au pays des merveilles ». Entre la petite fille et son reflet se dresse un miroir qu’il lui suffit de traverser pour basculer dans un autre monde. C’est aussi l’armoire du monde de Narnia, dont le fond ouvre sur un ailleurs. Mais une fois cette porte franchie, la réalité obéit à d’autres lois, plus proches de celles qui gouvernent les rêves : on peut grandir ou rapetisser, les objets parlent et interpellent, les lapins sont en retard. Je suis du côté d’Alice. Je voudrais savoir dessiner l’autre côté du miroir.
Au bord de… Comment définiriez-vous cette lisière ?
J’aime le « désert des tartares de Dino Buzzati » et le « rivage des Syrtes » de Julien Gracq, parce que ces deux livres se passent en lisière, aux confins, plutôt qu’à la frontière, et qu’ils prolongent l’égarement de leurs héros face à des étendues trop vagues pour être délimitées. C’est un peu comme l’estran, sur la plage, qui marque une limite indécise et mouvante. Quand la marée se retire, elle laisse apparaître les trésors d’un monde invisible : des coquillages dont les enfants s’emparent, parce qu’ils viennent, justement, d’un pays mystérieux caché sous la mer. Tous les moments « entre deux » qui transforment insensiblement un paysage, invitent à la rêverie : le crépuscule, à l’orée de la nuit, le brouillard, qui efface le visible, la neige, qui brouille les repères. Le début d’un livre, aussi abrupte et sèche que soit l’attaque de sa première phrase, indique une lisière plutôt qu’une frontière : cela prendra probablement une ou deux pages avant d’entrer vraiment dans l’histoire et d’oublier où l’on est dans le monde réel. C’est un léger flottement entre le rien qu’il y avait avant et tout ce qui va suivre. Voilà ce qu’est une lisière.
Quelles frontières souhaitez-vous franchir ? (en lien avec les deux derniers titres de vos deux ouvrages : Aux bords du monde, F. Place et Eskora au bord du monde, B.Cournut)
Je me suis aperçu après coup que le titre « aux bords du monde « avait été déjà beaucoup utilisé pour des ouvrages très différents. Pour moi, c’est une idée reprise de mon atlas (un atlas imaginaire dont les cartes sont des lettres de l’alphabet). J’ai réalisé une image pour chacun des 26 pays, et proposé une seule phrase, un peu énigmatique, comme un début d’histoire, au bord de ce qui pourrait se passer dans le paysage représenté. Une phrase en déséquilibre sur la pointe des pieds, légèrement penchée en avant, juste avant le pas qui entame vraiment une histoire.
Le hors temps reste très présent dans votre œuvre. Qu’est-ce qu’il stimule ? Qu’y voyez-vous ?
Quand j’ai écrit « la douane volante », je voulais me rendre dans les pays bas du XVIIème siècle, avec des personnages peints par Rembrandt, en longeant les bords de mer et les canaux peints par Van Goyen. Je peux passer beaucoup de temps à regarder ce genre d’images, à me projeter à la place d’un cavalier perdu qui demande son chemin avant l’orage. Je n’ai pas l’impression de regarder, alors, un moment du passé, mais plutôt de m’immerger dans un présent de ce qui a été représenté, et d’en être le contemporain.
C’est pourquoi j’adore les histoires qui permettent ces bonds dans le temps, parce que, aussi modernes que nous prétendons être, nous sommes tous faits des multiples passés qui nous ont précédés, et nous avons tous un futur à créer et à partager. Nous avons tous, grâce à la lecture, fait le voyage d’Ulysse, le grand héros qui part et qui revient transformé par son périple après avoir accompli une boucle dans le temps. Le héros du temps hors du temps. Le héros qui nous fait encore et toujours visiter les lisières du monde, là où tout peut arriver…