Littérature jeunesse : 10e art ?! Mais quelle mouche nous a piqués ? C’est reconnu depuis belle lurette, de grand textes de littérature jeunesse appartiennent au patrimoine littéraire mondial. Y aurait-il nécessité à prendre rang sur l’échelle des arts ? Avec cette interro-affirmation, l’idée est moins de revendiquer une inscription officielle dans une hiérarchie que d’impulser, à l’occasion des 30 ans du Salon, une large réflexion sur l’importance de cet art, ses formes, sa place dans l’univers des enfants. Le débat est ouvert !

 

 

Littérature pour petits, petite littérature ?

 

Alors que la « grande » littérature est depuis longtemps analysée, triée et canonisée par l’université et la tradition, la littérature de jeunesse apparaît beaucoup plus opaque pour les non-initiés. Il est d’autant plus difficile de s’y repérer qu’elle fait l’objet de mépris avant même de l’aborder, comme le soulève Isabelle Nière-Chevrel, professeur émérite de Littérature générale et comparée (université de Haute-Bretagne, Rennes II) :

 

« On explique paresseusement la médiocrité de la littérature de jeunesse en mettant en avant soit la fonction sociale dévolue à cette littérature (transmettre du savoir ou des modèles de comportements), soit l’étroitesse des compétences linguistiques et culturelles du jeune lecteur ainsi que les limites de son champ d’expérience. Certes, mais l’art vit justement de contrainte. »

 

 

Un art de la liberté ?

 

Car la littérature de jeunesse, c’est avant tout de la création et de l’art, qui s’affranchit de morale et de fonction sociale. Il suffit de dresser la liste des grands textes de littérature de jeunesse pour se rendre compte qu’elle cultive le goût de la fantaisie et l’odeur de liberté.

 

« Ce n’est pas pour rien qu’il y a dès le XIXe siècle tant d’orphelin dans les romans pour la jeunesse. À l’abri d’un minimum de morale et de bons sentiments pour satisfaire parents et éducateurs, l’auteur fricote avec son lecteur des escapades d’une réjouissante liberté » rappelle Isabelle Nière-Chevrel.

 

Au XXe siècle, il y a même un rapprochement qui s’effectue entre la littérature pour adulte et celle pour enfant, autour d’un même objectif : se défaire des contraintes du réalisme et de la rationalité, comme l’évoque Isabelle Nière-Chevrel « c’est cette convergence qui explique que plusieurs des écrivains du groupe de l’OULIPO se soient avancés sur les terres de l’enfance : Raymond Queneau, Paul Fournel, Georges Perec, d’autres encore. »

 

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Un art unique ?

 

La littérature jeunesse n’est pourtant pas le premier art à traiter de liberté, mais il faut trouver ses spécificités dans sa forme, le rapport qu’elle établie avec finesse entre image et texte. Sylvie Vassallo, directrice du Salon confirme : « La littérature jeunesse, et pas seulement l’album, abrite une langue artistique qui n’est ni celle de la littérature, ni celle de la bande dessinée. Un vocabulaire unique, des écritures originales qui, en combinant à l’infini mots et illustrations, ouvre un horizon singulier pour l’imaginaire et la construction du sens. »

 

Un art multiple ?

 

L’unicité de l’art de la littérature de jeunesse viendrait donc notamment dans sa capacité d’associer d’autres disciplines, « parce qu’elle conjugue plusieurs arts, celui du texte, la fantasmagorie des images, et souvent l’art de l’adulte qui donne voix aux mots. C’est presque un petit opéra. » résume Michèle Petit, anthropologue (CNRS-université Paris I).

 

 

Si cet art possède des spécificités si précises, doit-elle pour autant entrer dans le panthéon des arts ? Sylvie Vassallo répond : « Ces récits pourraient légitimement s’inscrire dans le 6e art aux côtés de la littérature et de la poésie. Mais cette littérature pourrait tout autant être consacrée comme le premier des arts, puisqu’elle est, bien souvent, le tout premier domaine artistique offert aux enfants. Premier, dernier, et pourquoi pas multiples ? Car cet art tient à la fois de tous les autres, l’architecture, les arts plastiques, le théâtre, le cinéma… et les nourrit en retour. »

 

Cette interro-affirmation, qui ouvre un passionnant débat, est bien à la hauteur du 30e anniversaire du Salon ! Mais il ne faut pas oublier que tous ces auteurs, illustrateurs et créateurs travaillent tous pour un public très particulier et exigeant, les enfants, point commun de la multiplicité de ces expressions.

 

« Si la littérature propose à l’enfant une infinité de parcours et d’interprétations, si elle l’interroge et surtout si elle lui donne librement la parole, pourquoi effectivement ne pas la considérer comme une forme artistique ? Ce serait enfin accorder sa majorité à un public extraordinaire » conclut Olivier Douzou, auteur et illustrateur jeunesse.