Interview fleuve de Paul Cox

L’exposition La règle et le jeu

 

Parmi les 20 artistes, dont les livres sont présentés dans l’exposition La règle et le jeu, Paul Cox tient une place particulière :  c’est le lien incontournable entre le travail précurseur de Bruno Munari, dont Les prélivres sont également présentés, et la nouvelle génération d’artistes qui interrogent le livre d’une autre façon. Il nous explique le principe de son livre Cependant… (le livre le plus court du monde) exposé au Salon.

 

 

 

Comment vous est venue l’idée de Cependant… (le livre le plus court du monde)  ?

 

Ce livre est d’abord une réponse à une forme de commande : il s’agissait de faire un livre dans le cadre de cette magnifique opération menée par le Conseil Général du Val de Marne qui, tous les ans, offre comme l’on sait un livre de « bienvenue » à tous les nouveaux-nés. Il me fallait donc faire un livre pour les non-encore-lecteurs – d’où l’idée de n’avoir quasiment pas de texte (je commençais d’ailleurs, dans mes livres précédents, à utiliser de moins en moins de texte, par réaction à mes livres plus anciens où les textes étaient prépondérants) – le texte y est si court à vrai dire qu’il se limite au titre, qui se répète, il est vrai, sur toutes les pages du livre, puisque celui-ci n’a pas de couverture (et que sa reliure en spirale ne permet pas de définir s’il a un début et une fin), sous forme d’un cartouche qui contient le mot « cependant » (et, en-dessous, le sous-titre : « le livre le plus court du monde »). J’ai utilisé le mot « cependant » dans sa double acception possible de «néanmoins» et «pendant ce temps». En effet le livre montre un ensemble de situations qui se déroulent au même moment, situations parfois très contrastées, de bonheur ou de détresse (d’où la nuance cependant-néanmoins). L’idée m’est venue après d’infinis tâtonnements. Lorsque je commence à travailler à un livre (ou à une scénographie, ou à une série de tableaux, ou à des affiches), je passe un temps très long à prendre des notes et en particulier à faire des listes de ce que j’ai envie de faire. Lorsqu’une idée maîtresse ne se dégage pas d’emblée mais que les envies sont multiples et le choix difficile, je procède généralement pas élimination des choix les moins nécessaires, jusqu’à arriver à la fin à la meilleure idée.

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Pour revenir au contenu de Cependant, je voulais trouver un sujet qui me paraissait pouvoir parler à ces très jeunes non-encore-lecteurs. J’ai eu brièvement la tentation de faire un imagier, mais j’ai souhaité une ossature, et une forme de narration – cherchant dans mes souvenirs, je me suis rappelé avec force ce qui me semblait être l’une des émotions les plus marquantes de mes très jeunes années, et j’ai pensé que puisque je l’avais vécu si fort, c’était peut-être quelque chose d’assez universel et que je pouvais le partager en m’adressant à ces jeunes enfants. Voici ce dont il s’agit : mes parents sortaient très souvent le soir, je savais où ils allaient (au concert, à un dîner…), mais bien que le sachant j’étais inquiet et ne devenais vraiment rassuré qu’à leur retour, car je me sentais incapable de me figurer précisément, instant après instant, ce qu’ils faisaient. Cette incapacité frustrante était très douloureuse (et m’est revenue plus tard pour d’autres êtres aimés). Cette incapacité de figurer l’absence me semblait donc le thème le plus profond et le plus sincère que je puisse traiter : d’où cette envie de conjurer celle-ci par un livre qui montrerait justement tout ce qui se passe dans le monde au même instant. En étoffant mon idée, j’ai construit alors cette accumulation d’images selon une progression circulaire autour du globe, figurée par le livre en spirale, sans couverture, donc susceptible d’une rotation sur lui-même infinie, et dont l’axe est sa reliure. C’est donc un livre stationnaire dans le temps, mais non dans l’espace : des indices montrent que l’on parcourt le globe en franchissant les fuseaux horaires (des horloges reviennent régulièrement au fil des pages, la grande aiguille est toujours à la même place, mais la petite progresse d’heure en heure; on passe du jour à la nuit – mais aussi des détails de paysage, d’architecture, de vêtements, de couleurs de peau, indiquent qu’on change progressivement de région du monde).

 

À votre avis, qui lit ce livre ?

 

Le premier destinataire de ce livre est donc le nouveau-né auquel il est offert. Je l’imagine regardé par le jeune enfant et commenté, interrogé, par l’adulte ou l’enfant plus grand qui interprète les images avec lui, repère les contrastes de situation, ou les situations récurrentes, etc. Mais aussi, j’aime l’idée qu’un livre puisse s’adresser agréablement aussi à d’autres lecteurs que celui auquel il est initialement destiné (à vrai dire, je n’avais jamais jusqu’à présent fait de livre avec un âge précis en tête).

 

A cette fin j’ai glissé dans mon livre des choses un peu plus complexes qui bien sûr ne seront pas perceptibles pour le tout-petit. Par exemple, il y a deux sortes de fil rouge qui courent le long des pages : d’une part une histoire d’oranges qui sont transformées en jus qui sera livré à l’autre bout du monde (hommage discret à un beau livre de Richard McGuire), il y a aussi en différents endroits du livre l’histoire de chaussures de sport que l’on voit fabriquées ici et portées là, etc.

 

Bref j’espère qu’un livre fait pour des tout-petits lecteurs puisse aussi offrir un aliment à de plus grands, de même qu’un livre pour enfants en général puisse ne pas être indifférent à un lecteur adulte.

 

Manipuler un livre, est-ce encore de la lecture ?

 

La forme physique du livre a une incidence évidente sur la lecture qu’elle incarne. La manipulation du livre est indissociable de l’idée de lecture. On ne lit pas de la même manière Tristram Shandy dans l’édition conçue par Sterne que dans une édition moderne qui n’en respecterait pas toutes les innovations formelles, typographiques, etc. Le même texte lu en caractères serrés dans un volume en papier bible n’a pas la même saveur que lu en plusieurs volumes sur du papier bouffant. J’ai été un lecteur attentif de Ulises Carrión qui dit des choses éclairantes sur «l’image du texte» et la physicalité du livre par exemple.

 

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Dans quelle mesure Bruno Munari a-t-il influencé votre travail ?

 

J’ai rendu un modeste hommage à Munari dans un petit livre qui est un pendant à « Cependant… le livre le plus court du monde», et qui s’intitule « Le livre le plus long du monde, quadrichronie en hommage à Bruno Munari».

 

Il s’agissait, à l’origine, d’une sollicitation des Corraini qui avaient demandé à quelques artistes de rendre un hommage en quatre pages aux «prelibri» de Munari. J’ai imaginé pour y répondre de traiter d’un sujet tellement évident qu’on n’en a plus vraiment conscience : le retour du soleil chaque matin ; et mon petit livre, construit comme Cependant autour d’une reliure en spirales et comme lui ne comprenant ni début ni fin, semble être une invocation pour que cela dure le plus longtemps possible ! Je l’ai construit en quatre tons en sérigraphie, cyan, magenta, jaune, noir un peu modifiés, et donc j’ai donné à mon petit livre le sous-titre « quadrichronie en hommage à Bruno Munari ».

 

Ce que j’admire chez Munari c’est évidemment la liberté avec laquelle il vole d’un domaine à l’autre, la généreuse aisance avec laquelle il est capable de faire non seulement des livres pour enfants mais du design ou des couvertures de livres ou des tableaux ou des sculptures ou bien entendu des textes qui analysent le tout !!! Il figure pour cela au panthéon de mes artistes pluridisciplinaires préférés, aux côtés de Schwitters, Rodchenko, Pae White, Max Bill, Noguchi, Richard-Paul Lohse et quelques autres. De plus, je trouve dans ses images une qualité de «non-style» qui n’est pas sans rappeler le «style blanc» dont rêvait Jules Renard dans son Journal, et qui m’inspire toujours.

 

Qu’évoque pour vous le titre de l’exposition La règle et le jeu au regard de vos recherches ?

 

«La règle et le jeu» : ces mots me sont évidemment très chers – je n’ai cessé, me semble-t-il, dans mon travail, de m’imposer des contraintes, des règles du jeu, quitte à les pervertir systématiquement – me rappelant cette recommandation de Le Corbusier qui disait que le Modulor était une sorte de règle du jeu épatante pour mettre le feu aux poudres, mais que si l’intuition, chemin faisant, dictait quelque autre solution, c’était cette dernière qu’il fallait adopter sans hésiter.

 

Ces mots me rappellent aussi ceux-ci, de Braque, qui m’ont toujours accompagné : « J’aime la règle qui corrige l’émotion. J’aime l’émotion qui corrige la règle».

 

La règle permet et libère le jeu : comme la grille qu’utilisent les jazzmen pour improviser plus librement, ou comme le voyageur qui se sentira plus libre de s’aventurer hors des sentiers battus s’il a dans sa poche une carte des lieux dont la seule présence le rassure.

 

Lorsque j’ai dessiné mon livre «Cependant», je me rappelle que j’ai passé un temps fou à construire les outils nécessaires à sa réalisation:  la grille sur laquelle reposent tous les petits points qui composent l’image, l’outil permettant de poser ces points… Puis une fois ce travail préparatoire achevé, je me souviens avoir éprouvé un plaisir immense à réaliser librement, en les improvisant, une image après l’autre. Et ceci me rappelle une expérience que j’avais vécue, enfant, et qui m’a marqué : mon grand-père avait une machine à écrire qu’il m’autorisait à utiliser (j’étais tout petit encore). Je me rappelle avoir écrit des pages et des pages avec cette machine, pendant des jours et des jours. Je ne pense pas que j’aurais écrit autant ni que j’aurais eu autant de plaisir à écrire si l’écriture n’était passée par la contrainte de cette machine que j’aimais tant et qui transformait l’écriture en jeu.  La technique remplit cette même fonction : c’est elle qui permet au musicien de jouer, à l’acteur de jouer, à l’écrivain de jouer, au peintre et au dessinateur de jouer…  Jeu qui s’apparente aussi d’ailleurs au jeu-pari du joueur : l’artiste ne sait où il va, il fait toujours un pari, et souvent, comme Colomb, il peut avoir bien planifié son voyage et en avoir fixé les règles, mais au lieu d’atteindre le pays prévu, il découvre un nouveau continent.

 

Y a-t-il d’autres illustrateurs jeunesse qui vous inspirent ?

 

Il y en a de nombreux, mais l’exercice de la liste est périlleux, car je ne saurais les citer tous, et je redoute de blesser ceux qui ne me viendraient pas à l’esprit juste maintenant. Malgré cette crainte, je me lance néanmoins, et citerai, pêle-mêle et de manière non exhaustive : Shinta Cho, Lobel, Anne Brugni, André Hellé, Lebedev, Clement Hurd, Junko Nakamura, Vincent Pianina, May Angeli, Sibylle van Olfers, Harriet van Reek, Marco Oppers, Vladimir Botri, Sophie Dutertre, Léopold Chauveau, Nathalie Parain, A.K. Johnsen, Atak, David Sterenberg, Roger Duvoisin, Dorothy Kunhardt…  – il y en a plein d’autres encore.

 

Cependant, mon inspiration profonde vient davantage des peintres – là aussi, pêle-mêle et de façon non exhaustive : Vuillard, Tijtgat, Kirkeby, Joan Mitchell, Tawaraya, Sotetsu, Fairfield Porter, Gorky, Corot, David Milne…

 

Parmi toutes vos activités artistiques, qu’est-ce qui vous attire spécifiquement dans la littérature ou l’illustration jeunesse ?

 

Lorsque je fais des livres pour les enfants, j’y trouve pour moi un intérêt comparable à celui que j’ai quand je fais des affiches : l’affiche, dans la rue, fonctionne, ou pas. C’est assez cruel, et difficile, mais stimulant. En aucun cas le travail n’y bénéficie d’une aura a priori positive comme peut s’en orner une oeuvre dans un musée ou une galerie. L’affiche dans la rue est comme lâchée dans la jungle. c’est aussi le cas pour les livres entre les mains des enfants.

 


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